Frais de port sur le livre : Amazon estime la facture à 100 millions d’euros pour les lecteurs

Frais de port sur le livre : Amazon estime la facture à 100 millions d'euros pour les lecteurs

Deux ans après l’entrée en vigueur de la loi Darmanin, qui impose 3 euros de frais de port minimum pour toute commande de livres en ligne inférieure à 35 euros, Amazon publie un bilan sévère. Selon l’entreprise, les lecteurs français auraient déjà payé plus de 100 millions d’euros en frais additionnels depuis 2023.
Un chiffrage qui intervient alors que le marché du livre enregistre sa deuxième année consécutive de recul.

Si ces données proviennent d’Amazon, acteur directement impacté et donc loin d’être neutre, elles soulèvent néanmoins un débat essentiel : la régulation instaurée pour protéger les librairies a-t-elle réellement permis de dynamiser le secteur, ou a-t-elle renchéri mécaniquement l’accès à la lecture pour des millions de foyers ?

En bref : les chiffres clés avancés par Amazon

100 millions d’euros dépensés par les lecteurs en frais obligatoires depuis 2023
3% de recul du marché du livre en 2024 (GfK)
–10% d’acheteurs de livres neufs en un an
50% des envois Amazon destinés à des zones dépourvues de librairie
50% des lecteurs déclarent avoir réduit leurs achats à cause des frais (Ifop)

Ces indicateurs dressent un tableau préoccupant, même s’ils devront être mis en perspective par d’autres acteurs de la filière.

Une mesure qui pèse surtout sur les zones rurales

Le cœur de l’argumentation d’Amazon repose sur une fracture territoriale largement documentée. Depuis 2023, pour éviter de payer 3 euros de frais, le consommateur doit soit atteindre 35 euros, soit se rendre en librairie.
Or, dans de vastes pans du territoire, cette alternative n’existe tout simplement pas.

Quelques repères :

22 millions de Français vivent en zone rurale
• Plus de 90% des communes sont dépourvues de librairie
20% des librairies françaises se situent à Paris, qui ne représente que 3% de la population

Dans ces conditions, la loi crée un effet mécanique : renchérir l’accès au livre pour les lecteurs situés à distance des réseaux de vente physiques.

Pour Amazon, cette dépense supplémentaire équivaut à une “taxe sur la lecture”, sans bénéfice tangible pour les librairies que la loi voulait protéger.

Un marché du livre en recul malgré le dispositif

Au-delà du surcoût, le communiqué d’Amazon met en lumière un autre point : deux ans après la mise en œuvre complète de la loi, les indicateurs du marché restent orientés à la baisse.

Selon les chiffres cités :

• Les ventes de livres ont diminué de 3% en 2024, soit la pire performance de l’UE selon GfK.
• Le nombre d’acheteurs de livres neufs a chuté de 10%.
• Plus de la moitié des lecteurs interrogés par l’Ifop déclarent avoir réduit leurs achats à cause des frais obligatoires.

Il ne s’agit pas uniquement d’un basculement du canal en ligne vers le physique. La baisse touche aussi les librairies, malgré l’objectif initial de la loi Darmanin.

Le paradoxe : les librairies indépendantes ne profitent pas de la mesure

Une question demeurait centrale : les lecteurs se déplacent-ils davantage en librairie pour éviter les frais de port ?
Les données avancées par Amazon répondent en partie :

70% des consommateurs qui se déplacent choisissent un hypermarché ou une grande chaîne culturelle
• Seuls 26% privilégient une librairie indépendante

Autrement dit, la loi modifie les comportements, mais ne réoriente pas massivement vers le réseau que la réglementation souhaitait prioriser.

Conséquence : après deux années record de créations de librairies, 2024 marque un net ralentissement, la première année complète sous le régime de la loi Darmanin.

Les éditeurs et les auteurs en ligne de mire

Amazon avance un autre argument économique : les 100 millions d’euros payés en frais de port auraient pu financer l’achat de 12 millions de livres de poche ou représenter 3% du chiffre d’affaires annuel de l’édition française.

L’entreprise insiste sur les acteurs les plus fragiles de la chaîne :

• les petits éditeurs indépendants, toujours plus dépendants des ventes en ligne pour toucher un lectorat national ;
• les auteurs, dont la visibilité repose largement sur les plateformes en ligne ;
• les lecteurs éloignés des centres-villes, pour qui la mesure équivaut à un surcoût structurel.

Une analyse qui partage évidemment le point de vue d’un distributeur numérique, mais qui met en lumière les zones de tension de l’économie du livre.

Un bilan publié dans un contexte politique sensible

La diffusion de ce bilan n’est pas anodine. Elle arrive :

deux ans après l’entrée en vigueur effective de la loi,
• en plein ralentissement du marché,
• alors que les débats sur la régulation du commerce en ligne (fiscalité, concurrence, règles de place de marché) sont particulièrement vifs.

Autrement dit : Amazon cherche clairement à peser dans la discussion.
Cependant, les données avancées posent une question que le secteur devra traiter, indépendamment de la source :
comment concilier soutien aux librairies et égalité d’accès à la culture sur tout le territoire ?

L’exemple de l’Espagne : un modèle alternatif ?

Amazon compare la situation française à celle de l’Espagne, qui a opté pour une autre approche : des frais postaux préférentiels pour les envois de livres.
Selon le communiqué, le marché espagnol aurait progressé de 6% en un an après cette mesure.

Bien que les contextes soient différents, la comparaison ouvre une piste : la régulation peut-elle prendre la forme d’un soutien logistique plutôt que d’un renchérissement du prix pour le consommateur ?

Conclusion : une étude qui nourrit un débat, sans le clore

En publiant ces chiffres, Amazon ne joue évidemment pas un rôle neutre. Mais en mettant sur la table un chiffrage agrégé, 100 millions d’euros en deux ans, l’entreprise place les pouvoirs publics devant une interrogation essentielle : la loi Darmanin a-t-elle atteint son objectif ?

La réponse, aujourd’hui, reste loin d’être évidente.
Le marché du livre est en recul, la lecture diminue, et l’accès territorialement inégal à la culture n’a pas été résolu.
Reste à savoir si le législateur acceptera d’ouvrir à nouveau le dossier, ou si cette “taxe sur la lecture” deviendra un sujet durable de tension entre acteurs du livre et plateformes de e-commerce.