Shein échappe au blocage : Pourquoi la justice a désavoué la demande du gouvernement

Shein échappe au blocage : Pourquoi la justice a désavoué la demande du gouvernement

La sanction maximale n’aura pas lieu. Ce vendredi 19 décembre 2025, le tribunal judiciaire de Paris a rejeté la demande de l’État français visant à suspendre pour trois mois la plateforme Shein. Une décision très attendue par l’ensemble du secteur e-commerce, tant elle dépassait le cas d’une seule enseigne. En toile de fond, c’est le modèle même de la marketplace ouverte qui était jugé.

Si Shein évite une fermeture brutale de son site en France, la décision n’a rien d’un blanc-seing. La justice reconnaît un « dommage grave à l’ordre public », impose des injonctions claires et valide, en creux, la montée en responsabilité des plateformes.

Pourquoi l’État voulait bloquer Shein

L’affaire éclate fin octobre 2025. Plusieurs produits manifestement interdits sont signalés sur la marketplace Shein : poupées sexuelles à l’apparence enfantine, armes blanches (poings américains, machettes) et médicaments amincissants non autorisés. Des articles vendus par des vendeurs tiers, mais accessibles sans filtre suffisant sur une plateforme grand public.

Face à la gravité des faits, le gouvernement engage une procédure judiciaire début novembre. Il réclame soit la suspension totale du site pour au moins trois mois, soit, à défaut, le maintien de la fermeture de la marketplace et de toutes les ventes hors habillement. L’argument est clair : prévenir un risque pour l’ordre public et éviter la récidive.

Shein réagit rapidement. Dès le 5 novembre, la plateforme suspend volontairement sa marketplace en France. Depuis cette date, seuls les vêtements vendus sous la marque Shein restent accessibles. Une décision stratégique qui pèsera lourd dans la suite du dossier.

Pourquoi la justice a refusé de « débrancher » la plateforme

Lors de l’audience du 5 décembre, le ministère public adopte une position prudente. Il reconnaît la gravité des produits mis en cause, mais estime qu’un blocage total du site serait excessif, compte tenu des mesures déjà prises par Shein.

Le tribunal suit cette analyse. Dans sa décision rendue le 19 décembre, deux éléments déterminants sont retenus :

  • La disproportion de la mesure : bloquer l’intégralité de la plateforme pour des ventes jugées « ponctuelles » constituerait une atteinte injustifiée à la liberté d’entreprendre.
  • La réactivité de Shein : le retrait rapide des produits signalés et la suspension volontaire de la marketplace ont permis de faire cesser le trouble avant l’audience.

La justice reconnaît donc l’existence d’un dommage sérieux, mais considère que la situation ne justifie pas une sanction aussi radicale. Pour l’État, c’est un revers. Pour Shein, un sursis.

Une réouverture sous conditions strictes

Shein n’échappe pas à toute contrainte. Le tribunal assortit sa décision d’une injonction ferme : la plateforme ne devra pas rétablir la vente de produits sexuels susceptibles de relever de contenus pornographiques sans un dispositif de vérification de l’âge réellement efficace.

Les interdictions et obligations maintenues

Concrètement, plusieurs garde-fous restent en place :

  • Interdiction de vendre des produits sexuels sans contrôle d’âge robuste
  • Maintien de la fermeture de la catégorie « adultes » en France
  • Réouverture progressive de la marketplace, conditionnée à un audit complet des processus de modération
  • Renforcement des contrôles sur les vendeurs tiers avant toute remise en ligne

Shein reconnaît d’ailleurs ses difficultés techniques à déployer un filtre d’âge conforme aux exigences françaises. La plateforme a confirmé que la réouverture, si elle a lieu, se fera par étapes, et non d’un seul bloc.

Marketplaces : un faisceau d’alertes convergentes

Cette décision judiciaire ne tombe pas dans le vide. Elle s’inscrit dans une séquence beaucoup plus large de remise en cause du modèle marketplace, en particulier lorsqu’il repose sur des vendeurs tiers extra-européens.

La veille de cette décision, la DGCCRF publiait une enquête très sévère sur la sécurité des jouets vendus sur les marketplaces :

  • 90% de jouets non conformes
  • Plus de 60% jugés dangereux

Un constat qui alimente directement le discours politique sur la responsabilité accrue des plateformes.

Même logique du côté des flux logistiques. Quelques jours plus tôt, Shein annonçait l’ouverture d’un vaste hub logistique en Pologne, présenté comme un pivot de sa stratégie européenne. Un investissement massif qui traduit une volonté claire : stocker localement, réduire les délais, mais aussi mieux contrôler les produits mis sur le marché européen.

Pris ensemble, ces éléments dessinent une trajectoire cohérente. Sous la pression réglementaire, judiciaire et médiatique, Shein accélère sa mise à niveau en Europe. Non par choix idéologique, mais par nécessité.

Une victoire tactique, une bataille loin d’être terminée

Shein a gagné du temps. Mais la pression ne retombe pas. La plateforme reste visée, comme AliExpress, Temu, Wish ou eBay, par une enquête pénale confiée à l’Office des mineurs. En parallèle, le gouvernement français continue de pousser au niveau européen pour un durcissement des règles applicables aux plateformes.

Entre la régulation des marketplaces, la sécurité des produits, la taxation des petits colis importés et la montée des contrôles, le modèle du low-cost mondialisé entre dans une phase beaucoup plus contraignante.

La décision du 19 décembre ne clôt pas le débat. Elle en fixe les contours.