Shein rouvre sa marketplace en France : le retour discret des vendeurs tiers après deux mois de tempête
Deux mois après avoir gelé sa marketplace en France dans l’urgence, Shein commence à rouvrir la porte aux vendeurs tiers. Une reprise progressive, encadrée, et surtout politiquement sensible, après l’affaire des poupées sexuelles à caractère pédopornographique qui avait placé la plateforme dans le viseur du gouvernement et de la justice. Depuis quelques jours, les produits de vendeurs tiers refont leur apparition sur le site, dans plusieurs catégories clés. Une décision stratégique, mais loin de signer un retour à la normale.
Retour en arrière : octobre 2025, le scandale qui a tout déclenché
Tout commence à l’automne 2025. En octobre, plusieurs enquêtes révèlent la présence sur Shein France de poupées sexuelles à l’apparence de fillettes, mais aussi d’armes de catégorie A et de médicaments interdits. L’affaire provoque une onde de choc médiatique et politique.
Face à l’ampleur de la polémique, Shein choisit une stratégie défensive :
la marketplace est suspendue volontairement en France. À partir du 5 novembre 2025, la plateforme ne vend plus que ses propres collections de vêtements, fabriquées en Chine et majoritairement en matières synthétiques. Tous les produits issus de vendeurs tiers disparaissent.
Dans la foulée, l’État français demande le blocage provisoire du site. Une mesure radicale, justifiée par la gravité des infractions constatées.
Décembre 2025 : la justice refuse le blocage, l’État fait appel
Le 19 décembre, le tribunal judiciaire de Paris tranche : la demande de blocage est rejetée, jugée « disproportionnée » après le retrait volontaire des produits illicites.
La justice impose toutefois une contrainte, Shein ne pourra pas rouvrir la vente de produits pornographiques pour adultes sans un filtre d’âge efficace.
Le gouvernement annonce immédiatement faire appel de la décision. Le bras de fer institutionnel est lancé, et le dossier reste politiquement inflammable.
C’est dans ce contexte tendu que Shein prépare, en coulisses, la réouverture partielle de sa marketplace.
Janvier 2026 : la réouverture progressive, sous conditions
Début janvier, la plateforme confirme auprès de l’AFP avoir engagé une « réintroduction progressive et rigoureusement encadrée » de certains produits issus de vendeurs tiers.
Dans son communiqué, Shein explique avoir procédé à :
- un audit interne,
- un examen approfondi de ses dispositifs de contrôle et de conformité,
- et une sélection de vendeurs « parmi les plus expérimentés et les plus établis ».
La stratégie est claire : pas de réouverture massive, pas de retour en force, mais une reprise graduelle, catégorie par catégorie.
À ce stade, sont de nouveau accessibles :
- bijoux et accessoires
- décoration
- bricolage
- ameublement
- jeux et jouets
Point notable : sur la catégorie jouets, seules de grandes marques comme Lego, Hasbro ou Mattel sont visibles. Aucun vendeur obscur, aucun produit non identifié. Un signal envoyé aux autorités et aux consommateurs.
Une marketplace sous surveillance renforcée
Shein insiste sur une approche « responsable » visant à garantir :
- la qualité des produits,
- la conformité réglementaire,
- la sécurité des consommateurs.
En creux, la plateforme reconnaît ses failles passées. La communication est prudente, presque juridique. Aucun calendrier n’est donné pour une réouverture complète.
C’est un choix assumé : Shein avance sous radar, pour éviter tout nouvel incident.
Pour les vendeurs tiers, cela signifie :
- une sélection plus stricte,
- des processus de validation renforcés,
- et probablement des contrôles plus fréquents.
On est loin de l’ouverture massive et opportuniste qui caractérisait la marketplace à ses débuts.
Un signal envoyé au marché : Shein ne renonce pas au modèle marketplace
Derrière cette réouverture partielle, il y a un enjeu stratégique majeur.
En suspendant sa marketplace, Shein s’était recentré temporairement sur son modèle historique : la fast fashion ultra-rapide, produite en Chine, en circuit court.
Mais ce modèle montre aussi ses limites :
- dépendance aux volumes,
- pression réglementaire croissante,
- critiques environnementales,
- et concurrence frontale de Temu, AliExpress, TikTok Shop.
La marketplace est un levier de diversification. Elle permet à Shein :
- d’élargir son catalogue sans porter le stock,
- de capter de nouvelles catégories (maison, loisirs, bricolage),
- et de se positionner comme une plateforme généraliste.
Un contexte réglementaire de plus en plus hostile
Cette actualité ne peut pas être lue isolément. Elle s’inscrit dans un contexte où :
- l’Union européenne durcit sa position sur les plateformes extra-européennes,
- la France multiplie les alertes sur la conformité des marketplaces asiatiques,
- et les fédérations du commerce dénoncent une concurrence déloyale.
L’Alliance du Commerce, la FEVAD et plusieurs organisations professionnelles pointent régulièrement :
- le non-respect des normes,
- l’évitement fiscal,
- et l’insuffisance des contrôles.
Dans ce climat, chaque mouvement de Shein est scruté. La réouverture de la marketplace n’est donc pas seulement commerciale : elle est politique.
Une reprise sous contrôle, mais un précédent lourd
Shein a choisi la stratégie du retour discret plutôt que du retour triomphal. Pas d’annonce tapageuse, pas de campagne, pas de communication grand public.
Reste une question centrale : les dispositifs de contrôle seront-ils suffisants dans la durée, ou s’agit-il d’un simple ajustement de façade ?
Pour les autorités, le dossier est loin d’être clos.
Lilian Grandrie-Kalinowski
COO chez E-Commerce Nation depuis plus de 7 ans. Passionné par l’écosystème e-commerce et retail, Lilian pilote l’acquisition chez E-Commerce Nation depuis 2019. Fort d’une vision 360° du secteur, il transforme les données complexes en insights actionnables pour les décideurs. Auteur de plus de 350 articles de référence sur le média, il est une voix reconnue du e-commerce en France.
