Shein et Temu : la Suisse pourrait devenir la porte dérobée des colis chinois vers l’Europe
Depuis le 1er juillet 2026, l’Union européenne applique une taxe forfaitaire de 3 euros sur les petits colis en provenance de Chine d’un montant inférieur à 150 euros. Objectif : freiner l’afflux de commandes bon marché expédiées par les grandes plateformes chinoises comme Shein et Temu, dont le modèle repose en partie sur des volumes massifs de petits envois transfrontaliers.
Mais une faille réglementaire inquiète déjà en Suisse. Selon la RTS, le pays n’étant pas aligné sur cette nouvelle mesure européenne, il pourrait devenir une voie de contournement pour les flux chinois vers l’Union européenne. Les colis pourraient être acheminés par avion en Suisse, puis réexpédiés vers les pays de l’UE par la route ou le rail.
En bref : ce qu’il faut retenir
- L’Union européenne applique depuis le 1er juillet une taxe de 3 euros sur les petits colis chinois de moins de 150 euros.
- La Suisse ne devrait pas appliquer de taxe équivalente avant 2028.
- Des plateformes comme Shein et Temu pourraient utiliser la Suisse comme point de transit vers l’UE.
- Les douanes suisses sont déjà sous pression, avec plusieurs centaines de milliers de colis par jour.
Taxe sur les petits colis chinois : une brèche logistique entre la Suisse et l’Union européenne
Depuis plusieurs années, Shein, Temu et d’autres plateformes asiatiques ont construit leur croissance européenne sur une promesse simple : prix très bas, catalogue immense, livraison directe au consommateur. Ce fonctionnement met sous tension les douanes, les transporteurs et les autorités de contrôle.
L’Union européenne cherche désormais à reprendre la main avec une taxe forfaitaire sur les petits colis. Cette mesure vise à réduire l’avantage économique des envois unitaires à faible valeur, tout en finançant une partie des coûts de traitement douanier. Nous avions déjà analysé les enjeux de cette réforme dans notre article sur la taxe européenne de 3 euros sur les petits colis de juillet 2026.
Le problème vient du décalage suisse. Le Parlement helvétique a bien adopté le principe d’une taxe similaire, mais son entrée en vigueur ne devrait pas intervenir avant 2028. Ce délai crée une fenêtre de deux ans pendant laquelle la Suisse pourrait devenir un point de passage attractif pour les flux chinois destinés à l’Europe.
Suisse : un risque de passoire douanière au cœur de l’Europe
La situation est d’autant plus sensible que la Suisse occupe une position géographique particulière. Elle est située au cœur de l’Europe, entourée de pays membres de l’Union européenne, mais elle ne fait pas partie de l’union douanière de l’UE. Ce statut crée une zone de friction : les marchandises peuvent entrer sur le territoire suisse selon des règles différentes, avant de repartir vers le marché européen.
C’est précisément ce qui alimente la crainte d’un effet “passoire”. Des colis expédiés depuis la Chine pourraient atterrir en Suisse, être massifiés, puis réacheminés vers la France, l’Allemagne, l’Italie ou d’autres pays européens. Sur le papier, ce type de montage logistique permettrait de contourner partiellement l’effet de la taxe européenne sur les petits colis.
Pour les autorités, le risque ne se limite pas à la perte de recettes. Il concerne aussi la conformité des produits. L’ONG Public Eye alerte sur la possibilité de voir transiter par la Suisse des articles ne respectant pas les normes européennes de sécurité ou de santé. Dans un contexte où les douanes suisses traitent déjà plusieurs centaines de milliers de colis par jour, le contrôle exhaustif paraît difficile.
Shein et Temu : pourquoi le modèle low-cost dépend autant de la logistique
Pour Shein et Temu, la question fiscale est indissociable de la logistique. Leur compétitivité ne repose pas seulement sur le prix des produits, mais aussi sur la capacité à faire circuler des millions de petits colis à faible coût, en limitant les frictions douanières, les frais de stockage et les intermédiaires.
Cette logique explique pourquoi toute différence réglementaire entre pays devient stratégique. Si un colis peut entrer en Suisse sans subir la même taxation, puis être réacheminé vers l’Union européenne, l’écart peut rapidement devenir significatif à grande échelle. Sur quelques commandes, l’économie paraît limitée. Sur des centaines de milliers de colis, elle peut modifier l’équilibre économique d’un canal logistique.
Ce débat rejoint les tensions déjà observées autour du modèle économique des plateformes asiatiques, que nous analysions dans notre article sur Shein, Temu, AliExpress et les coûts logistiques du low-cost.
Douanes, RSE et concurrence : ce que les retailers doivent surveiller
Pour les retailers européens, cette faille potentielle pose trois problèmes. Le premier est concurrentiel : si les plateformes chinoises conservent un avantage logistique ou fiscal, la taxe européenne perd une partie de son effet. Le deuxième est réglementaire : les produits non conformes peuvent continuer à arriver sur le marché avec un niveau de contrôle insuffisant. Le troisième est environnemental : faire atterrir des avions en Suisse pour ensuite multiplier les trajets routiers ou ferroviaires vers l’Union européenne va à l’encontre des engagements RSE que de nombreux acteurs du e-commerce mettent aujourd’hui en avant.
Les points de vigilance sont concrets :
- évolution des prix affichés par Shein, Temu et autres plateformes ;
- délais de livraison vers la France, l’Allemagne ou l’Italie ;
- volumes de colis transitant par la Suisse ;
- capacité réelle de contrôle des douanes ;
- réaction des autorités européennes face à ce contournement potentiel.
Analyse : un test pour la régulation du e-commerce transfrontalier
Cette affaire montre à quel point la régulation du e-commerce ne peut plus être pensée uniquement pays par pays. Les grandes plateformes opèrent avec une logique de réseau : elles arbitrent entre transport aérien, hubs douaniers, fiscalité, coûts de traitement et délais de livraison. Dès qu’une zone réglementaire crée un écart, les flux peuvent se réorganiser.
La situation suisse rappelle aussi que la suspension, l’ajustement ou le décalage d’une mesure fiscale peut changer les équilibres très rapidement, comme nous l’expliquions dans notre analyse sur ce que la suspension de la taxe petits colis change pour les e-commerçants.
À court terme, les marchands européens doivent surveiller les effets sur les prix, les délais et les volumes de colis entrants. À moyen terme, la question sera plus politique : l’Europe peut-elle réellement encadrer l’ultra low-cost en ligne si ses voisins deviennent des points de transit alternatifs ?
Lilian Grandrie-Kalinowski
COO chez E-Commerce Nation depuis plus de 7 ans. Passionné par l’écosystème e-commerce et retail, Lilian pilote l’acquisition chez E-Commerce Nation depuis 2019. Fort d’une vision 360° du secteur, il transforme les données complexes en insights actionnables pour les décideurs. Auteur de plus de 350 articles de référence sur le média, il est une voix reconnue du e-commerce en France.
