Décommercialisation : pourquoi le rapport du Sénat pousse les retailers vers l’omnicanal

Décommercialisation : pourquoi le rapport du Sénat pousse les retailers vers l’omnicanal

Le 1er juillet 2026, la commission des affaires économiques du Sénat a publié l’essentiel de sa mission d’information sur la décommercialisation. Le terme, construit par analogie avec la désindustrialisation, décrit la progression des locaux commerciaux vacants dans les centres-villes, les centres-bourgs, les galeries marchandes et les zones commerciales. Après une quarantaine d’auditions, les rapporteurs Marie-Lise Housseau, Patrick Chaize et Philippe Grosvalet livrent un constat préoccupant, mais pas fataliste. Le commerce physique est fragilisé, mais il peut encore se réinventer.

L’intérêt du rapport ne se limite pas à constater que les magasins ferment. Le Sénat explique surtout que le commerce ne peut plus fonctionner en silos. Face aux plateformes extra-européennes, à la seconde main, au discount et aux nouveaux usages numériques, le point de vente doit devenir un hub de services, d’expérience et de continuité avec le digital.

En bref, les chiffres clés du rapport sénatorial

  • 11,6% de vacance commerciale en France en 2025, contre 8,8% en 2017.
  • 16,8% de vacance dans les centres commerciaux.
  • 62% des communes françaises ne comptent plus aucun commerce en 2025.
  • 45 000 emplois supprimés dans l’habillement, le textile et la chaussure entre 2014 et 2024.
  • 5,6 milliards d’euros de produits importés via Shein, Temu et AliExpress en 2025.
  • 826 millions d’articles importés via ces plateformes, soit 2,3 millions par jour.
  • Le e-commerce représente environ 12% des ventes de produits du commerce de détail.
  • Plus de 80% des enseignes disposant d’un réseau physique vendent aussi en ligne.

La décommercialisation s’étend à tous les formats

Centres-villes, galeries, périphéries

Le rapport rappelle que le commerce, restauration comprise, représente près de 3 millions d’emplois en France, soit 15% des emplois du secteur privé. Pourtant, le taux de vacance commerciale atteint 11,6% en 2025 tous sites confondus. La progression est continue depuis 2017, où ce taux s’établissait à 8,8%.

Les centres-villes ne sont plus les seuls concernés. La vacance atteint 11,7% en pied d’immeuble, mais grimpe à 16,8% dans les centres commerciaux, ce qui interroge directement leur modèle économique. Les zones commerciales périphériques, longtemps plus résistantes, voient aussi leur taux de vacance passer de 6,9% en 2022 à 8,4% en 2025.

Le recul se lit aussi dans le maillage territorial. Entre 2015 et 2022, la densité commerciale baisse dans la plupart des types de communes, notamment dans les centres urbains intermédiaires, les petites villes et les bourgs ruraux. Ce graphique permet de visualiser cette contraction progressive du nombre de points de vente rapporté à la population.

Densité commerciale (nombre de points de vente pour 1 000 habitants) en 2015 et 2022 - par type de commune

L’habillement concentre la crise

Les villes de moins de 50 000 habitants sont les plus touchées. Leur taux de vacance commerciale est passé de 8,5% à 13,5% entre 2017 et 2025. Dans les petites communes et les zones rurales, le Sénat évoque même une disparition pure et simple de l’offre commerciale, avec 62% des communes françaises sans aucun commerce en 2025, contre 25% en 1981.

Tous les secteurs ne subissent pas la même trajectoire. La restauration et l’alimentation restent dynamiques, avec 98 000 et 61 000 emplois créés entre 2019 et 2024. L’équipement de la maison connaît un atterrissage plus difficile après le pic de la crise sanitaire. Le choc le plus violent touche l’habillement, le textile et la chaussure, avec 14 000 établissements et 45 000 emplois supprimés entre 2014 et 2024.

L’exposition au e-commerce aide à comprendre pourquoi certains secteurs résistent mieux que d’autres. Les activités fondées sur le service, la proximité ou le conseil restent plus protégées. À l’inverse, les catégories facilement comparables, livrables et substituables sont beaucoup plus fragilisées.

Niveau d’exposition au e-commerce en fonction des secteurs

Shein, Temu et AliExpress accélèrent la pression

Le Sénat ne fait pas des plateformes chinoises l’unique cause de la décommercialisation. Il les présente plutôt comme un facteur d’accélération. En 2025, les produits importés via Shein, Temu et AliExpress représentaient 5,6 milliards d’euros pour 826 millions d’articles, soit 2,3 millions d’articles par jour. Dans l’habillement en ligne, ces trois acteurs pèsent déjà 19% des achats en volume et 8% en valeur, avec un prix moyen par article de 6,4 euros.

Le rapport montre aussi que les importations de petits colis ne concernent pas uniquement la mode. Plastique, appareils électriques, jouets, articles de sport, cuir, bijouterie ou accessoires figurent parmi les catégories touchées. Pour les commerçants français, cela signifie que la pression dépasse le textile et s’étend à plusieurs univers de consommation courante.

Principales catégories de produits concernés par les importations de petits colis en France en 2025

Les recommandations sont fermes. Le Sénat demande l’application européenne de la taxation des petits colis, le renforcement des contrôles de conformité et la possibilité de déréférencer, suspendre ou bloquer l’accès à des marketplaces extra-européennes en cas de manquements massifs et répétés.

Le e-commerce devient le standard du commerce physique

Le rapport rappelle que les trois quarts des Français de plus de 15 ans ont acheté en ligne en 2025. Mais son point le plus utile pour les retailers est ailleurs. Le e-commerce n’est pas présenté comme un canal opposé au magasin, mais comme une composante du commerce global. Cette lecture rejoint les derniers chiffres du e-commerce en France, qui confirment le poids croissant de la vente en ligne dans les parcours d’achat, sans effacer le rôle du magasin.

Plus de 80% des enseignes disposant d’un réseau physique vendent aussi en ligne, et le click and collect représente déjà près d’un tiers des commandes en ligne dans la grande distribution ou le textile.

Le magasin doit donc offrir ce que l’écran ne peut pas toujours apporter. Le Sénat cite le test produit, le conseil, la retouche, la personnalisation, la réparation rapide, le SAV, l’expérience en magasin et la découverte de nouveaux produits. Le numérique doit, lui, ramener du flux vers le point de vente via la réservation, le click and collect, le drive, les réseaux sociaux ou l’IA.

Fiscalité, loyers et élus locaux : le plan d’action du Sénat

Pour sauver les centres-villes, le Sénat propose une véritable boîte à outils :

  • Un rééquilibrage foncier : Faciliter la révision des baux commerciaux pour adapter les loyers à la réalité du chiffre d’affaires, un point de friction majeur dénoncé par les commerçants.
  • La pression fiscale : Promouvoir la taxe sur les friches commerciales (TFC) et réduire le délai de vacance requis de deux ans à un an pour inciter les propriétaires à louer.
  • L’ingénierie territoriale : Donner plus de pouvoir aux maires, créer des « managers de commerce » et mobiliser des foncières locales pour repenser l’accessibilité (parkings-relais) et la sécurité.

L’espoir est permis : 37,2% des communes étudiées par la Fact ont réussi à faire baisser leur taux de vacance commerciale entre 2019 et 2024 grâce à un volontarisme politique fort.

Mon analyse

Le principal intérêt de ce rapport est de déplacer le débat. Le sujet n’est pas de défendre le magasin contre internet, mais de comprendre pourquoi certains points de vente restent utiles quand d’autres deviennent interchangeables. Un commerce physique qui se contente d’ouvrir ses portes, d’exposer du stock et d’attendre le passage client devient vulnérable. Un commerce qui facilite le retrait, le retour, la réparation, le conseil ou la découverte garde une vraie raison d’exister.

C’est aussi là que le rapport devient très opérationnel pour les retailers. L’omnicanalité ne doit plus être présentée comme un projet de transformation à long terme. Elle doit se voir dans des gestes simples : un client repère un produit en ligne, vérifie sa disponibilité, le réserve, le récupère en magasin, peut le retourner facilement et obtient une réponse claire s’il a un problème. Si l’une de ces étapes bloque, le magasin perd une partie de sa valeur.

Face à Temu, Shein, Vinted ou au discount, le commerce physique ne gagnera pas en copiant le prix ou la profondeur d’offre. Il peut gagner en apportant ce que ces plateformes ont plus de mal à offrir : de la confiance immédiate, du service humain, de la proximité utile et une expérience sans friction entre le web et le point de vente. C’est probablement le vrai message du rapport. Le magasin ne disparaît pas, mais il doit cesser d’être seulement un lieu de vente.