Logistique, paiement, C2C : Vinted est-il en train de devenir un “Amazon de la seconde main” ?
Vinted continue de changer d’échelle. En 2025, la plateforme de seconde main a généré 1,1 milliard d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de 38% sur un an, tandis que la valeur totale des transactions atteint 10,8 milliards d’euros (+47 %). Une progression rapide qui confirme l’ancrage du recommerce dans les habitudes de consommation en Europe.
Mais derrière cette croissance, un autre signal apparaît : la rentabilité recule, avec un bénéfice net de 62 millions d’euros contre 77 millions en 2024. Un paradoxe apparent qui dit beaucoup de la stratégie actuelle de Vinted. La plateforme n’est plus simplement en phase d’optimisation. Elle est en train d’investir pour changer de nature.
L’inflation comme moteur, la diversification comme carburant
Depuis 2021, la hausse des prix en Europe a profondément modifié les comportements d’achat. Les consommateurs arbitrent davantage leurs dépenses, notamment sur la mode. Dans ce contexte, la seconde main s’impose comme une alternative accessible, et Vinted en capte directement les effets.
La plateforme bénéficie d’un double mouvement : d’un côté, des acheteurs en quête de prix plus bas ; de l’autre, des vendeurs qui cherchent à générer du revenu en monétisant leurs produits inutilisés. Ce mécanisme alimente mécaniquement le volume de transactions, qui dépasse désormais les 10 milliards d’euros.
Mais réduire la croissance de Vinted à l’inflation serait incomplet. Le groupe a activé un second levier plus stratégique : l’élargissement de son terrain de jeu. Longtemps centrée sur la mode, la plateforme s’ouvre désormais à de nouvelles catégories comme l’électronique, les articles pour la maison, les équipements sportifs ou encore les objets de collection. Cette diversification permet d’augmenter la fréquence d’usage et d’installer Vinted dans le quotidien des consommateurs, au-delà du vêtement.
Une plateforme qui sort progressivement de son ADN C2C
Ce changement de dimension s’observe aussi dans l’expansion géographique. Vinted est désormais présent dans 26 pays, après des lancements en Estonie, Lettonie et Slovénie en 2025. Surtout, l’entreprise a franchi une étape structurante début 2026 avec son arrivée aux États-Unis, son premier marché hors Europe.
Ce déploiement marque un tournant. Jusqu’ici, Vinted s’est développé dans des marchés proches culturellement et logistiquement. L’entrée aux États-Unis change l’équation : les coûts d’acquisition, les attentes clients et la concurrence y sont d’un autre niveau. Le CEO Thomas Plantenga le reconnaît lui-même : la trajectoire de rentabilité dépendra en partie du succès de ce test.
Dans le même temps, Vinted continue de renforcer sa position en Europe, notamment en France, où les volumes sont particulièrement élevés. La plateforme y dépasse même certains acteurs historiques en volume de ventes dans l’habillement, preuve que le recommerce n’est plus un marché de niche.
Une rentabilité en recul qui traduit un virage stratégique
La baisse du bénéfice net n’est pas un signal de faiblesse, mais le reflet d’un repositionnement. Vinted investit massivement pour construire une infrastructure qui dépasse le simple rôle de marketplace.
Première brique : la logistique. Avec Vinted Go, la plateforme développe son propre réseau de livraison et de points relais, qui compte déjà plus de 500 000 points en Europe. Ce réseau n’est plus uniquement conçu pour les utilisateurs de Vinted. Il commence à être proposé à des acteurs externes, transformant la logistique en source potentielle de revenus.
Deuxième brique : le paiement. Avec Vinted Pay, la plateforme déploie progressivement son propre wallet. L’objectif est double : réduire les coûts liés aux intermédiaires et mieux contrôler l’expérience utilisateur. Ce mouvement s’inscrit dans une tendance plus large du e-commerce, où les plateformes cherchent à reprendre la main sur les flux financiers.
Troisième brique : l’expansion produit et géographique. L’ouverture de nouvelles catégories et de nouveaux marchés nécessite des investissements importants, qui pèsent mécaniquement sur les marges à court terme.
Un modèle renforcé par les cycles économiques
L’un des éléments clés du modèle Vinted est sa résilience face aux cycles économiques. Là où de nombreux acteurs du retail subissent les périodes de tension sur le pouvoir d’achat, Vinted peut en bénéficier.
Comme le souligne Thomas Plantenga, la plateforme devient particulièrement utile lorsque les consommateurs ont moins d’argent. Elle permet à la fois de vendre pour générer du revenu et d’acheter à moindre coût. Cette double proposition en fait un outil d’ajustement pour les ménages.
Dans un contexte marqué par les incertitudes liées aux prix de l’énergie et aux tensions géopolitiques, cette position est stratégique. Le recommerce ne dépend pas uniquement de la croissance économique ; il s’inscrit aussi dans des logiques d’arbitrage budgétaire.
Une valorisation en hausse, mais pas d’IPO à court terme
Sur le plan financier, Vinted continue de susciter l’intérêt. Une opération de vente secondaire pourrait valoriser l’entreprise autour de 8 milliards d’euros, contre 5 milliards lors de la précédente transaction en 2024.
Malgré ces perspectives, le groupe ne prévoit pas d’introduction en Bourse à court terme. La priorité reste clairement donnée à l’exécution stratégique : renforcer les fondamentaux avant d’envisager une nouvelle étape.
Mon Analyse : Vinted construit une infrastructure e-commerce complète
Ce que montrent ces résultats, c’est que Vinted change de catégorie. La plateforme ne se contente plus de connecter des acheteurs et des vendeurs. Elle construit progressivement une infrastructure complète autour du recommerce.
Ce mouvement repose sur un triptyque clair : marketplace, logistique et paiement. En contrôlant ces trois briques, Vinted peut améliorer son efficacité opérationnelle, réduire ses coûts et offrir une expérience plus fluide. C’est aussi un moyen de se différencier durablement.
Pour les e-commerçants, les implications sont concrètes. D’abord, la seconde main devient un concurrent direct, notamment dans les catégories sensibles au prix. Ensuite, la maîtrise de la logistique et du paiement redevient un enjeu stratégique, alors que beaucoup d’acteurs avaient tendance à externaliser ces fonctions. Enfin, le modèle C2C évolue vers un modèle plateforme élargi, capable de monétiser ses services au-delà de son cœur d’activité.
En filigrane, Vinted suit une trajectoire déjà observée chez d’autres géants du e-commerce : partir d’un usage simple, puis internaliser progressivement les briques clés pour capter davantage de valeur.
Lilian Grandrie-Kalinowski
COO chez E-Commerce Nation depuis plus de 7 ans. Passionné par l’écosystème e-commerce et retail, Lilian pilote l’acquisition chez E-Commerce Nation depuis 2019. Fort d’une vision 360° du secteur, il transforme les données complexes en insights actionnables pour les décideurs. Auteur de plus de 350 articles de référence sur le média, il est une voix reconnue du e-commerce en France.
